Document de travail n°836 : La charge cognitive induite par les contraintes financières : Estimations issues d’enquêtes sur les salaires

In this paper, we take advantage of the implicit cognitive exercise available in standard Labor Force Surveys to propose a new indicator of financing constraints which is based on the cognitive load they generate (Mullainathan and Shafir, 2013). Survey respondents are requested to report their monthly wages, which we compare to their administrative, fiscal counterparts. We propose a well-defined index of worker-level uncertainty, which filters out their potential rounding behavior and reporting biases. We estimate it using unsupervised ML/EM techniques and find that workers tend to perceive their own wages with a degree of uncertainty of around 10%.
Through the lens of a simple rational signal extraction model, this amounts to estimates of workers' attention ranging from 30% to 84% depending on their wage, education, tenure and gender. Most importantly, we show that the attention of the lowest paid 30% of workers is cyclical and increases steadily by 17 percentage points in the ten days preceding payday, before immediately dropping on that day, which, through the lens of a simple model, is indicative of end-of-month financing liquidity constraints. Furthermore, this pattern reveals that the cognitive cost induced by these financing constraints arises from the not too concave (or convex) costs of achieving high levels of attention, and the convex costs of maintaining it over time.

La théorie économique standard suppose que les agents sont totalement rationnels et qu'ils sont parfaitement capables de traiter les informations disponibles dans leur environnement économique. Ce cadre d’analyse a cependant été remis en question par une série de contributions empiriques et théoriques révélant que de nombreuses décisions individuelles sont faussées et sont entachées par des biais psychologiques. Confrontés à un environnement informationnel complexe et dotés de capacités cognitives limitées, les individus ont tendance à concentrer leur attention sur les caractéristiques les plus pertinentes ou les plus saillantes de leur environnement économique, tandis que d'autres caractéristiques ne sont pas, ou mal, perçues.

Un nombre croissant de publications en psychologie, économie et sciences cognitives suggère en outre que le degré d'inattention est lié à la "charge cognitive" globale des agents et affecte différentes dimensions de leur prise de décision et de leur performance. Nous utilisons la population des salariés en France pour mettre en évidence la charge cognitive. En effet, nos données nous permettent de faire varier la distance au jour de paie dans différentes populations de travailleurs définies en fonction de leur salaire, faisant ainsi varier l'ampleur de leurs contraintes potentielles de liquidité. Nous proposons en outre une mesure originale du niveau d'attention que les travailleurs allouent au suivi de leur contrainte budgétaire. Nous exploitons les données de l'enquête emploi française et réinterprétons les questions demandant aux travailleurs de déclarer leur propre salaire comme un exercice de cognition, ce qui nous permet de proposer une mesure directe et bien définie de la charge cognitive des travailleurs. Plus précisément, nous comparons ce salaire auto-déclaré à sa contrepartie fiscale et proposons un modèle de mélange structurel, qui fournit un indice bien défini de l'incertitude au niveau des salariés. Ce modèle aborde également les questions soulevées par les biais potentiels de perception ou de déclaration et les arrondis. Nous contribuons à cette littérature en proposant une manière originale de mesurer la charge cognitive dans la population des salariés français et en documentant ses fluctuations mensuelles dans différentes populations de travailleurs. Nous exploitons les fichiers de l'Enquête Emploi (EE) en réinterprétant les items demandant aux salariés de déclarer leur salaire comme un exercice cognitif permettant de mesurer de façon précise leur charge cognitive. Plus précisément, nous comparons le salaire auto-déclaré par les salariés avec les valeurs reportées dans les formulaires fiscaux et proposons un modèle statistique de mélange qui délivre un indice précis du niveau d'incertitude des travailleurs. Notre méthode permet également de tenir compte des potentiels biais de perception ou de déclaration et des comportements d’arrondi.

Nous trouvons que, sur notre période d'analyse (2005 à 2015), les salariés perçoivent leur salaire avec un degré d'incertitude d'environ 10 %. Dans le cadre d'un modèle simple d'extraction de signal, cela correspond à des niveaux d’'attention variant entre 30 % et 84 % selon les niveaux de salaire et d'éducation, l'ancienneté ou le sexe des salariés. De plus, le plan d'échantillonnage de l'EE nous permet de documenter l’évolution de l'attention au cours du mois dans différentes populations de salariés. Nous trouvons que les 30 % de salariés les moins bien payés, plus susceptibles de faire face à des contraintes financières de fin de mois, ont un niveau d’attention cyclique : leur attention est minimale au milieu du mois et augmente peu à peu jusqu'au jour de paie, ce qui suggère que leurs contraintes budgétaires deviennent de plus en plus sévères pendant cette période. Leur attention chute immédiatement une fois le jour de paie atteint. Cette caractéristique n'est pas compatible avec une modélisation reposant purement sur les fluctuations du degré d’information des agents. À l'inverse, nous montrons que cette cyclicité mensuelle de l’attention peut être rationalisée par un mécanisme de contraintes de crédit.

Comme les individus n’ont pas d’incitations à déclarer des montants exacts dans l'EE, nous nous attendons à ce qu'ils fournissent le moins d'efforts possible et se contentent de donner des réponses approximatives de tête. Notre cadre permet donc de quantifier de façon précise les variations réelles de la charge cognitive associée à la mémorisation des salaires, au sein de la population des salariés français. Nos résultats indiquent que les 30 % de salariés les moins bien rémunérés subissent une charge cognitive plus élevée, en particulier au cours des derniers jours précédant le jour de paie.

Cette proportion peut être interprétée comme une estimation de la part de la population globale souffrant de contraintes financières. Les personnes identifiées se situent à un « coude » de leur contrainte de budget inter-temporelle. Elles ont généralement une propension marginale à consommer élevée et sont donc d’importance critique dans les modèles macroéconomiques à agents hétérogènes.

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Document de travail n°836 : La charge cognitive induite par les contraintes financières : Estimations issues d’enquêtes sur les salaires
  • Publié le 15/10/2021
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Mis à jour le : 15/10/2021 15:07